/Topographies d'une fuite

Exposition

/topographies d’une fuite s’est déroulée du 4 juin au 3 juillet au sein du beau bâtiment de l’Îlot Sauvage, à Niort, sur invitation de Vincent Le Pichon. Dans la continuité de notre première exposition collective, Images d’une pensée sauvage, cette nouvelle exposition carte blanche était l’occasion pour les membres-fondateurs de Bruit Contemporain de se réunir une nouvelle fois à travers l’élaboration d’un projet commun.

Comme à notre habitude, il nous tenait également à cœur d’inviter deux groupes de musique pour ouvrir et clôturer le bal. Ainsi les Mossaï Mossaï nous ont à nouveau rejoint pour un vernissage haut en couleur. À cette occasion, ils ont permis à chacun de découvrir ou de redécouvrir leur nouvel album de rock noise psychédélique. Ensuite, une fois la nuit tombée, le public était invité à s’asseoir au centre d’un cercle d’enceintes pour une performance bruitiste intimiste envoûtante. Enfin, c’est la formation féminine SEI SEI qui a clôturer le bal le dimanche 3 juillet avec un concert entraînant les spectateurs à la croisée de la saoul et du rock expérimental.

La topographie est d’abord la configuration d’un lieu : son relief, ses aspérités, les différents éléments qui le jonchent et permettent de l’identifier. Il s’agit aussi de la transcription codifiée de ce lieu, sur des cartes ou des plans, à partir de relevés. Elle consiste à semer méthodiquement de petits points, dont la moisson permettra de transcrire le lieu, le réduisant à sa forme, c’est-à-dire un réseau de rapports entre les hauteurs, les distances et les obstacles qui s’y trouvent. La topographie est une pratique de la terre qui n’en récolte pas les fruits mais les données.

Ce geste est lourd de conséquences théoriques et pratiques. Le philosophe Edmund Husserl décèle dans cet arpentage technicien du territoire jusqu’à l’origine de la géométrie. Topographiée, la terre devient moins inconnue : les précieuses informations que contient la carte permettent de se repérer, d’anticiper ce qui adviendra lors de notre balade et de se protéger des nombreux dangers qui nous guettent. Mais ces informations sont aussi essentielles à toute entreprise de gestion : la terre ainsi connue peut être découpée, répartie, organisée, clôturée, aménagée. Les signes sur les cartes représentent des éléments naturels et artificiels du monde, mais sont aussi la condition d’existence de ces derniers. Les lignes symboliques préparent le tracé des routes, des bordures de champs, des frontières, ou comme dans l’affiche de l’exposition, des tranchées qui balafrent le paysage bien après la fin des guerres qui les ont fait naître.

La topographie est une étape majeure de l’anthropisation. Cependant, à cette façon d’appréhender les lieux échappe toute une dimension alternative de l’expérience du monde. Celle des espèces qui cohabitent avec nous d’une façon qui résiste souvent aux quadrillages humains. Elles sont nombreuses à faire fi des lignes qui structurent nos paysages, parfois pour leur malheur, en traversant clôtures et routes, parce que, comme le dit Tim Ingold, la façon dont ces autres vivants habitent les lieux préfère aux lignes droites des lignes courbes, précises, mais complexes et mouvantes. Notre propre expérience humaine ne peut pas non plus être saisie dans une pure traduction conventionnelle. Parcourir un chemin, une ruelle, une conche ou un fossé revient toujours à infiniment plus qu’à franchir une distance ou un dénivelé. C’est se confronter à ce que ces endroits nous font, à ce que nous y avons laissé de nous à chacun nos passages, à ce qu’y ont laissé d’autres que nous et à ce que nous y deviendrons. L’esprit des lieux suinte des carcans trop sévères. À l’aune de la crise écologique, la réflexion sur notre rapport à la terre devient urgente. Peut‑être ne s’agit-il pas seulement de « protéger la nature », comme on gérerait d’une énième façon le territoire, mais de raviver ce qu’il y a d’intime dans nos rapports à des lieux qui nous habitent autant que nous les habitons.

De l’héritage qu’il nous laisse à l’angoisse que fait planer sa vulnérabilité, le relief d’un lieu est tout autant temporel, vivant et subjectif que spatial et objectif. Au-delà des topographies classiques (pas contre elles, mais à côté), relever d’autres éléments signifiants permet de donner à voir tout de ce qui est là sans l’être tout à fait : temps long de la Terre, souvenirs d’anonymes passés où nous passons, vestiges de vivants disparaissant à un rythme lent et nécessaire, artefacts issus de l’angoisse face à la disparition de ce que nous connaissons…

Cette exposition est pensée comme une promenade à travers les reliefs d’une fuite rêvée. Les oeuvres tentent d’y entrer en écho avec le rythme du monde, ses accidents et sa fatalité. Elles proposent ensemble un autre type de carte qui ne permet pas de se déplacer avec aisance et efficacité, mais invite à se mettre à errer dans l’être, à l’affût de la trace que nous y laissons et de celles de ce qui vit et meurt à nos côtés.